Volutes

L'aventure d'une vie

Voir cette catégorie
Vers le bas
Le pacte de l'éternel inconfort
Lundi 28 septembre 2026 17:28

Il était une fois, dans le florissant royaume d'Avisso, un pays si prospère que la santé y était devenue le marché le plus prévisible du monde. Les statisticiens royaux, qui prévoyaient les récoltes à la goutte près et les mariages au quart de point, n'avaient jamais connu le moindre échec en matière de maladie : chaque semaine, le royaume tombait malade avec la ponctualité d'une horloge suisse.

Au sommet de cette mécanique parfaitement huilée se trouvaient deux hommes aux poignées de main impeccables et aux sourires d'assureur : le docteur Vane, PDG de PharmaVane, et le docteur Kress, patron de KressCare. On les disait amis de longue date, ce qui était exact ; ils ne s'étaient jamais disputés que pour le choix du cigare.

Un soir de pluie fine, autour d'un cognac hors d'âge, les deux magnats firent un constat d'une lucidité saisissante.

— Mon cher Kress, soupira Vane en faisant tourner l'ambre de son verre, nous nous trompons de cible. Le client parfait n'est pas le malade en fin de vie. Le mourant consomme trois semaines de morphine, une ordonnance, puis s'éteint. C'est un fiasco financier : soixante ans de fidélité à la pharmacie locale, et tout ça perdu pour trois semaines de chiffre d'affaires.

— Et le guéri ? demanda Kress en faisant une grimace de dégoût, comme s'il évoquait une promesse non tenue.

— Le guéri est pire encore ! Il ne consomme plus du tout. Il part faire du vélo, mange des pommes et redevient un inconnu pour nos laboratoires. C'est un désert économique.

Un long silence méditatif s'abattit sur le cuir moelleux du salon. Puis Vane se pencha en avant, l'œil brillant d'une lueur qu'il croyait humaniste.

— Ce qu'il nous faut, Kress, c'est le patient perpétuel. Un être raisonnablement fonctionnel, suffisamment inconfortable pour consommer chaque jour, mais suffisamment vivant pour payer ses traites. Ni mort, ni guéri : entre les deux, mon frère.

Kress posa son verre lentement, comme pour sceller un serment.

— Docteur Vane, je crois que nous venons d'inventer la santé éternelle.

Le pacte de l'éternel inconfort fut scellé ce soir-là, sur une serviette en lin, avec de l'encre et un cachet.

Le mois suivant, PharmaVane lança en grande pompe le Tensiokill, la gélule miracle contre l'hypertension artérielle. Les résultats furent fulgurants : la tension artérielle chutait comme une pierre dans un puits. Les médecins exultaient, et le corps médical d'Avisso n'exultait jamais à moitié. Seul un petit détail, soigneusement glissé dans la notice rédigée en taille 4 entre deux avertissements sur l'homologation, mentionnait que le produit provoquait des rétentions d'eau massives et des crampes nocturnes atroces. Personne ne lut jamais cette notice, pas même les pharmaciens qui la conservaient précieusement sous blister.

C'est là qu'entra en scène KressCare.

Dans un timing publicitaire d'une précision d'horloger, car le hasard, quand il est bien organisé, fait bien les choses, Kress sortit le FluidoLegs. Un diurétique d'une efficacité redoutable contre les œdèmes et les jambes lourdes. Les patients pleuraient de gratitude, ce qui ne faisait qu'ajouter à leur rétention d'eau passée. Les chevilles dégonflaient instantanément. En revanche, le drainage intensif desséchait la muqueuse gastrique et provoquait des brûlures d'estomac d'une violence inouïe. Mais les patients, il faut le dire, ne se plaignaient jamais de ces brûlures : ils étaient trop occupés à admirer leurs chevilles fines.

Vane ne laissa pas son ami dans l'embarras. PharmaVane riposta trois semaines plus tard avec le GastroShield, un pansement digestif royal. Fini les aigreurs ! Les malades pouvaient enfin déguster leur potage, et même le savourer à nouveau le lendemain. Le seul effet secondaire, mentionné en taille 4 également, était une inhibition sévère de l'absorption du potassium, provoquant une fatigue chronique et une légère dépression, que les notices qualifiaient poétiquement de « baisse de moral saisonnière ».

Qu'à cela ne tienne, KressCare dégaina le VitaBoost Plus, un stimulant du tonus et du moral. Il redonnait une pêche d'enfer, mais faisait par ailleurs remonter la tension artérielle en flèche.

La boucle était bouclée. Le manège pouvait tourner à plein régime et à plein rendement.

Chaque matin, les citoyens d'Avisso avalaient pieusement leur quatuor :

  • le Tensiokill pour baisser la tension, fourni par Vane ;
  • le FluidoLegs pour dégonfler les chevilles, fourni par Kress ;
  • le GastroShield pour réparer l'estomac, fourni par Vane ;
  • le VitaBoost Plus pour retrouver la pêche, fourni par Kress.

On notera, pour la beauté du système, que chaque gélule guérissait exactement le mal provoqué par la précédente et provoquait exactement le mal guéri par la suivante. C'était, comme le disait fièrement Vane dans ses discours annuels, « une chaîne de valeur vertueuse et circulaire ». Les experts-comptables du royaume la nommaient plus simplement : le rendement.

Les affaires tournaient si bien que les deux actionnaires durent agrandir leurs coffres-forts deux fois par an, à dates fixes, comme des semis. Le Conseil de la Santé royale leur décerna même la médaille du mérite médical pour avoir « éliminé la mortalité précoce ». C'était vrai : les gens ne mouraient plus. Ils n'avaient tout simplement plus le temps de mourir ; leur journée était entièrement rythmée par la prise de gélules à heures fixes et l'on meurt rarement en pleine organisation. Les actes de décès d'Avisso se réduisaient désormais à une ligne discrète : « Parti entre deux prises. »

Un soir de gala, alors qu'ils célébraient le cap du millionième pilulier vendu, un jeune chercheur idéaliste et naïf s'approcha d'eux. Il avait la cravate de travers et le regard de ceux qui dorment dans les laboratoires.

— Messieurs ! s'écria-t-il, les yeux brillants. Je crois que j'ai trouvé ! En combinant une molécule de plante sauvage et un réglage d'alimentation, je peux guérir définitivement l'hypertension et la rétention d'eau en deux semaines ! Plus besoin de traitement à vie !

Un silence de mort s'abattit sur la table, le seul, notèrent certains convives, que la santé publique d'Avisso n'ait jamais connu. Vane et Kress échangèrent un regard empreint d'une compassion presque paternelle, comme on en réserve aux enfants qui cassent les jouets des autres.

— Mon cher enfant, dit doucement Vane en lui posant une main lourde sur l'épaule, une main qui avait pesé bien des budgets, avez-vous pensé aux familles des employés de nos usines de conditionnement ?

— Et l'impact carbone d'une guérison sauvage non régulée ? ajouta Kress d'un air sombre en éteignant nerveusement sa cigarette. Il faut penser à la planète, jeune homme. La vôtre, en l'occurrence, est en sursis.

— Mais... la santé des gens ? balbutia le chercheur.

— La santé, mon ami, est un secteur, sourit Vane. Pas un état.

Le lendemain, le jeune chercheur fut promptement nommé directeur de la recherche générale dans un laboratoire de pointe situé sur une île isolée du Pacifique. Il disposait d'un budget illimité pour étudier le comportement des algues marines, d'un titre somptueux et d'un engagement écrit de ne plus jamais s'occuper de rien. On dit qu'il est heureux. On dit même qu'il a guéri trois algues.

Et au royaume d'Avisso, les citoyens continuèrent de vivre très longtemps, modérément soulagés, indéfiniment occupés et, surtout, rigoureusement solvables.

Moralité : Il vaut mieux une maladie qui rapporte qu'une santé qui dérange. Et quand tout le monde va bien sans le savoir, il faut vite nommer quelqu'un pour le lui dire.



Par Momo

Aucun commentaire