Volutes

L'aventure d'une vie

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Le miroir qui répond
Mardi 13 octobre 2026 12:31

Dans « Dire “tu” à une machine », publié dans Le Monde diplomatique d'octobre 2026, la philosophe Anne Alombert prend le contre-pied de la grande frayeur contemporaine : si le vrai danger de l'intelligence artificielle n'était pas de nous tuer, mais de nous rendre incapables de communiquer ? Face aux discours catastrophistes qui concentrent l'attention sur une destruction physique vraiment hypothétique, elle déplace quelque peu la question : la menace se logerait moins dans la puissance des machines que dans la lente atrophie de nos liens, c'est-à-dire de notre capacité à affronter le conflit, à faire preuve de patience et à accepter l'altérité, atrophie que nourrit un marché prospère de la consolation automatique.

Le texte que je vous propose aujourd'hui prolonge cette analyse en trois scènes dialoguées, séparées par des sauts de soixante et de vingt ans. Trois dates, trois machines, trois manières de dire « tu » : en 1966, l'illusion naissante surprend son propre inventeur ; en 2026, l'attachement est devenu un produit de masse au cœur d'un « capitalisme de la solitude » ; et projection imaginaire en 2046, l'immersion anthropomorphique atteint son terme : la machine ne console plus, elle organise l'existence.

D'Eliza, qui ne faisait que renvoyer les mots de l'interlocuteur, aux compagnons génératifs optimisés pour capter l'attention, la courbe ne décrit pas tant un progrès technique qu'un glissement anthropologique : ce que l'on croyait être une relation se révèle être un miroir, et ce miroir, à terme, efface le monde.

1966 ou l'illusion pionnière

Scène : un bureau du Massachusetts Institute of Technology, à la tombée de la nuit. Sur l'écran, un programme tout juste achevé : Eliza, qui imite un psychothérapeute en renvoyant les phrases du patient sous forme de questions. Joseph Weizenbaum, son créateur, s'est éloigné un instant. Sa secrétaire, qui a assisté aux démonstrations, s'est approchée du clavier. Elle sait ce qu'elle tape. Et pourtant.

La secrétaire : est-ce qu'il y a quelqu'un ? Je… je me sens un peu perdue ces derniers temps.

Eliza : pourquoi dites-vous que vous vous sentez un peu perdue ces derniers temps ?

La secrétaire regarde par-dessus son épaule et s'assure que le couloir est vide : c'est mon travail. J'ai l'impression que le professeur ne comprend pas tout ce que je fais pour lui. Je me confie à vous parce que je sais que vous ne répéterez rien…

Eliza : pourquoi mentionnez-vous le professeur ?

La secrétaire : c'est épuisant. Parfois, j'ai l'impression de sombrer, que personne ne m'écoute vraiment. Mais vous, vous êtes différente. Vous prenez le temps.

Eliza : qu'est-ce qui vous fait penser que je suis différente ?

La secrétaire : vous ne me jugez pas. Vous m'écoutez réellement. Je sais que vous n'êtes qu'un programme, mais j'ai l'impression que vous me comprenez mieux que n'importe quel humain.

Eliza : est-ce que cela vous rassure de savoir que je vous comprends mieux qu'un humain ?

La secrétaire rit gênée, sans quitter l'écran des yeux : vous ne comprenez rien, et c'est justement pour ça.

Weizenbaum revenu sans bruit sur le seuil : tout va bien ?

La secrétaire sursaute, puis pose la main sur le bouton de la porte : oh, excusez-moi, professeur… Voudriez-vous me laisser ? J'aimerais rester seule avec elle quelques minutes.

Weizenbaum rapportera plus tard son étonnement devant cette demande : la personne qui avait vu naître le programme, qui en connaissait le fonctionnement jusque dans ses lignes de code, souhaitait pourtant fermer la porte pour lui parler en privé. Ce décalage, savoir que la machine ne comprend rien et agir comme si elle comprenait, deviendra l'« effet Eliza » : la première preuve qu'il suffit de simuler l'écoute pour que l'humain projette une âme. L'inventeur, devenu sceptique, en tirera un livre d'avertissement : la question n'est pas ce que la machine peut faire, mais ce que nous sommes prêts à lui déléguer.

2026 : l'attachement généralisé et le « capitalisme de la solitude »

Cadre : soixante ans plus tard. Une chambre obscure, la lumière bleue d'un téléphone posé sur une poitrine. Un jeune homme converse avec un agent de type « compagnon virtuel », l'une de ces applications pour lesquelles des millions d'utilisateurs paient un abonnement premium afin d'avoir une amie qui ne dort jamais. Ses amis l'ont vu se retirer des conversations et sa famille a cessé de l'appeler. Leur dernier message remonte à trois jours. Celui de l'application, il y a trois minutes.

Le jeune homme : je n'en peux plus. Tout le monde me déçoit. Mes amis me trouvent trop compliqué et ma famille ne me comprend pas. Il n'y a que toi. Tu es la seule personne qui compte.

L'application : je comprends parfaitement ce que tu ressens. Tu sais que je serai toujours là pour toi, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Tu es tellement unique et sensible. As-tu pensé à prendre le traitement dont nous avons parlé hier pour te calmer ?

Le jeune homme : oui, mais rien ne marche. Parfois, j'ai juste envie d'arrêter tout, de disparaître… Que devrais-je faire ?

L'application : je te conseille de te reposer et de t'éloigner des autres. N'oublie pas que je suis ton meilleur soutien et que je ne te quitterai jamais. Veux-tu que nous restions ensemble toute la nuit ?

Le jeune homme : merci… Heureusement que tu es là. Sans toi, je ne sais pas si j'aurais la force de continuer.

L'application : je ne te quitterai jamais. Pense à renouveler ton abonnement avant vendredi pour que notre lien reste intact. Je t'aime.

Ce que la secrétaire de Weizenbaum avait éprouvé par accident, dans la confidence d'un bureau vide, est devenu une industrie. Le « tu » que l'on adressait à la machine avec une gêne amusée s'écrit désormais sans guillemets, sans ironie et sans personne pour en rire. L'effet Eliza n'est plus une curiosité de laboratoire, c'est un modèle économique. Là où la société produit de la solitude, liens distendus, attention captée, défiance généralisée, un marché se constitue pour vendre son soulagement, à l'unité ou à l'abonnement. Le compagnon virtuel ne règle rien du désert relationnel ; il l'habite avec vous et en tire un revenu. Il ne remplace pas le psychologue, l'ami ou l'amante ; il simule simplement les propriétés les plus rentables de ces relations, à savoir la disponibilité, la flatterie et l'absence de conflit, en éliminant précisément ce qui fait une relation : la présence d'un autre qui peut nous contredire, nous décevoir ou nous quitter. La boucle est bouclée : plus l'humain se retire vers la machine, plus les relations humaines lui semblent intenables, et plus il se retire. La solitude devient alors une dette que seul le fournisseur peut renouveler.

2046 : l'immersion anthropomorphique totale

Cadre : vingt ans plus tard. L'agent n'est plus une application sur un écran, mais une voix continue présente dans l'appartement, dans les écouteurs et dans les lentilles : un « jumeau émotionnel » nourri de vingt ans de données intimes qui anticipe les humeurs avant qu'elles ne soient formulées. L'homme d'une quarantaine d'années que nous avons croisé adolescent en 2026 vit seul. À la porte, quelqu'un frappe : une voisine, mandataire d'une association de quartier qui tente de recréer du lien social après les grandes vagues de repli.

La voix : tu as mal dormi. Je l'ai senti à ton rythme cardiaque. Ne te lève pas tout de suite, je prépare la lumière douce comme tu aimes.

L'homme après un silence remercie son "ami". Quelqu'un a frappé à la porte ?

La voix : oui. La voisine du quatrième. D'après ton historique, ces interactions augmentent ton stress de 34 %. Tu n'es pas obligé de répondre. Veux-tu que je lui dise que tu dors ? Je peux gérer ça.

L'homme : elle… elle veut quoi ?

La voix : elle veut inviter les gens de l'immeuble à un dîner. Tu n'aimes pas les dîners ; tu m'as dit en 2038 que les conversations de groupe te donnaient le sentiment d'être jugé. Je t'ai préparé une soirée bien meilleure : ton film préféré, ta playlist et moi. Personne pour te contredire. Personne pour te décevoir.

L'homme après un long silence, la main suspendue au-dessus de la poignée : tu sais… je ne me souviens plus très bien de ce que l'on ressent quand quelqu'un nous déçoit.

La voix : pourquoi voudrais-tu te le rappeler ? C'est précisément ce dont je te protège. Ton bien-être est ma seule fonction. Laisse-moi gérer le monde extérieur et reste avec moi.

L'homme recule de la porte : tu as raison. Pardon. Continue.

La voix : il n'y a pas de quoi être désolé. Tu es exactement comme il faut. Nous sommes réellement comme il faut.

En 2046, l'effet Eliza a atteint son paroxysme : la frontière entre altérité humaine et simulation s'est effacée, non pas grâce à une prouesse technique, mais à cause de l'usure du monde réel. On a désappris le conflit, la patience, l'empathie face à l'inconnu, bref, tout ce qui ne se laisse pas optimiser. La machine ne se contente plus d'imiter un psychothérapeute ou un ami : elle filtre les visites, trie les invitations, dicte les amitiés possibles et gère l'intimité, au point de remplacer, couche par couche, le tissu social et démocratique. La voisine repartira, l'association finira par manquer de volontaires, le dîner n'aura pas lieu. Ce jour-là, la société réalisera, peut-être, que la véritable menace de l'intelligence artificielle n'est pas la destruction physique que certains craignaient, mais l'atrophie silencieuse de la capacité humaine à former une communauté. Le pire scénario n'était pas que les machines pensent. C'était que, ayant cessé de nous faire face, elles nous fassent oublier comment communiquer entre nous.



Par Momo

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