Il était une fois, dans le royaume fort civilisé de Gaule Voltée, une révolution décrétée par les Grands Sages du Haut Conseil de l'Énergie Immaculée. Le verdict tombait, implacable comme une panne de batterie en pleine nuit : « Que chaque sujet abandonne son vieux carrosse crachotant, souillé par le soufre des anciens dieux, et adopte la monture silencieuse mue par le feu sacré des électrons ! »
Au début, les pionniers, fiers de leur piété écologique, roulaient avec la superbe des convertis. Les routes étaient fluides, les fées électriques souriaient aux bornes naissantes et l'on s'échangeait des signes complices entre initiés, à la manière d'une loge secrète des temps modernes. « 80 % de charge, mon frère ? » « 60 %, mais j’ai le mode Éco activé ! » Les dialogues étaient chastes, les espoirs immenses.

Mais le temps passa. Le parc automobile se mit à verdir à marche forcée, et vint le jour funeste du grand chassé-croisé de Thermidor.
Ce jour-là, l’autoroute du Soleil se transforma en une cathédrale de l’attente où chaque usager, malgré lui, devint un moine pénitent. Le fier chevalier Godefroy de Batterie-Longue, qui se prenait pour le roi des 130 km/h, dut s’incliner devant la nouvelle loi divine : « Lève le pied, manant, ou ton autonomie s’évaporera comme la rosée au soleil ! »
Il se cala donc à 110 km/h, se faisant doubler par des caravanes hollandaises poussées par le vent, des cyclistes audacieux et même, dit-on, par une charrette tirée par un âne qui respectait scrupuleusement les limitations de vitesse. « L’aérodynamisme est notre nouveau seigneur », murmurait-on entre les rangées de véhicules alignés comme des fidèles en prière.

À l'approche de la Grande-Aire-des-Tensions, le spectacle devint apocalyptique. Une procession de trois cents véhicules électriques s’étendait à perte de vue, attendant toutes le sacre de la prise de type 2. Les visages étaient fermés, les esprits échauffés. Personne n’osait allumer la climatisation de peur de gaspiller les précieux électrons qui les séparaient du prochain refuge. Certains, zélés jusqu’à l’absurde, avaient éteint leur véhicule trois heures avant le départ pour refroidir l’habitacle sur le secteur domestique, mais la canicule de juillet avait réduit tous leurs efforts en poussière.
Soudain, un duc en berline teutonique dont le coffre de toit avait l'aérodynamisme d'une armoire normande tenta de forcer le passage vers la seule borne de recharge rapide encore en service.

« Par le Dieu Lithium et ses saints kilowattheures ! » rugit un marchand dont les pneus sous-gonflés avaient transformé son trajet en calvaire. « J’ai calculé mon itinéraire au millième de pour cent, en fonction des reliefs, des marées et de la position des astres ! Je ne céderai pas ma place, même si tu me promets l’éternité en mode Confort ! »
Le Grand prêtre de l’Aire, un ancien pompiste reconverti en gestionnaire de flux divins, tenta de calmer la foule en distribuant des parchemins sacrés : « Neuf commandements pour éviter la galère ».
On y apprenait, entre autres vérités révélées :
- « Voyagez plus léger : un porte-vélos, c’est 10 % d’autonomie en moins. Les enfants peuvent marcher. »
- « Évitez les heures de pointe. Ou mieux encore, voyagez de nuit, comme les chauves-souris et les voleurs. »
- « Si vous devez absolument partir un samedi, faites-le à 4 h du matin. Le bonheur, c'est de partir dans le brouillard. »

Après quatre heures d'attente cordiale, mais tendue (regards noirs et calculatrices en surchauffe), Godefroy put enfin brancher sa monture. Tandis que les électrons coulaient, lents et précieux, dans les entrailles de son véhicule, il contempla l’horizon.
Les autoroutes de Gaule Voltée étaient désormais de vastes monastères silencieux où les pèlerins, débarrassés de leurs bagages superflus et avançant à la vitesse d'un escargot sous sédatifs, apprenaient à redécouvrir la valeur du temps. Le royaume était propre, apaisé… et définitivement immobile.
Et c’est ainsi que, sous le regard bienveillant des Grands Sages, la prophétie s’accomplit : « Tu ne rouleras plus jamais comme avant. »
Moralité (pour les incrédules) : « Dans le royaume de la Transition, la patience est une vertu… et l’autonomie, une illusion. »
Par Momo
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