Volutes

L'aventure d'une vie

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La dernière fiole
Vendredi 18 septembre 2026 13:00

Dans le Grand-Royaume d’Aculie, les médecins avaient cessé d’écouter. Personne ne s'intéressait plus aux peines, aux nuits blanches ou aux silences lourds de non-dits de l’homme. On se contentait de feuilletter les grimoires des échelles cliniques, de cocher des cases dans les barèmes officiels et de classer chaque souffle court et chaque larme étouffée en symptômes à éradiquer. La mélancolie n’était plus qu’un code. Le chagrin était une pathologie à étouffer avant qu’il n’ose exister.

C’est ainsi que s’installa, sans tambour ni trompette, le règne de la Cascade pharmacologique.

Pour apaiser la mélancolie tenace du citoyen Barnabé, l'une de ces tristesses ordinaires, sans nom ni gloire, la Grande Faculté lui prescrivit un élixir de graines de mandragore distillées dans l'alcool de bois. Barnabé cessa de pleurer. Mais ses mains se mirent soudain à trembler comme des feuilles sous l’orage. On lui administra sans sourciller un baume d’écorce noire si âcre qu’il brûla ses papilles avant même d’atteindre son sang. Les tremblements s’apaisèrent… pour laisser place à un nœud d’acier dans ses entrailles, si serré qu’aucune bouchée ni aucune gorgée d’eau ne pouvait plus passer.

Qu’à cela ne tienne ! La médecine royale avait une réponse à tout.

Pour dénouer ce ventre rebelle, on lui fit avaler une poudre de mercure purgative, aussi dorée que mortelle. Ses boyaux se détendirent, mais son pouls s'effondra. Des vertiges noirs l’assaillirent, comme si la terre basculait sous ses pieds. Alors, pour le remettre sur pied, on ajouta à son ordonnance une décoction de digitale si concentrée qu’elle aurait pu foudroyer un bœuf.

Chaque nouveau mal né de la pilule du matin trouvait son remède dans le flacon du soir. Et chaque remède, à son tour, engendrait son propre mal.

Les apothicaires du roi, vêtus de pourpre et d'or, s'enrichirent jusqu'à l'indécence. Les étals des marchés ployaient sous le poids des fioles aux étiquettes calligraphiées et des poudres aux noms chantants. Une poignée seulement avait quelque vertu. Le reste ? Du fard, de l’illusion, des poisons déguisés en salvation. On inventa même des remèdes préventifs contre les effets secondaires des remèdes à venir, tissant ainsi, fil après fil, une toile d’araignée thérapeutique sans fin ni issue.

Bientôt, le peuple ne travaillait plus que pour payer ses ordonnances.

Les rues, autrefois bruissantes de pas pressés, ne résonnaient plus que du traînement de pantoufles usées. Les visages, marqués par les mixtures, arboraient cette teinte bleutée, signe distinctif des bien-soignés. Les foies, rongés par les molécules superposées, ne produisaient plus que de l'amertume. Les cœurs, épuisés par les régulateurs artificiels, battaient par habitude, non par vie. La population fondit comme de la cire au soleil. Ce que la peste, les famines et les guerres n’avaient pas réussi à accomplir, la médecine surordonnée l’acheva avec une précision administrative.

Un matin, le vieil apothicaire de la ville, celui-là même qui avait inventé la poudre contre les effets secondaires des poudres, s'effondra. Soixante-douze potions quotidiennes, le strict nécessaire, disait-il, pour maintenir son bilan de santé dans la norme, avaient fini par avoir raison de lui. Sentant sa fin proche, il fit chercher le dernier homme sain du royaume : un ermite, un paria aux joues roses qui n’avait jamais franchi le seuil d’une officine.

— Prends… la dernière fiole sur mon étagère, murmura le vieillard, la voix raclée par les sirops. C’est… l’antidote ultime. Le chef-d’œuvre de notre science.

L’ermite s’exécuta sans un mot. Il brisa le sceau de cire, inclina le flacon et le vida sur les dalles de pierre.

C’était de l’eau. De l’eau claire, pure, insignifiante.

Ce jour-là, on cessa de prescrire.

Le royaume, libéré de ses chaînes dorées, recommença enfin à respirer.

Mais il ne restait déjà plus que des ombres, trop légères pour se souvenir.



Par Momo

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