Le train filait à toute allure à travers la campagne. À l’intérieur du wagon, pourtant, le temps semblait suspendu. Un silence étrange régnait, troublé seulement par le ronronnement des rails et le cliquetis sec des doigts sur le verre des écrans. Sur chaque visage se reflétait la même lueur blafarde, une lumière bleutée qui uniformisait les traits et effaçait les regards. Chacun était captif de son écran.
Au milieu de cet océan de solitude numérique, une petite fille de cinq ans refusait d’abandonner le monde réel.
Poussée par un besoin instinctif d’échange, elle se leva de son siège. Son doudou serré contre elle, elle avança dans le couloir avec la prudence des explorateurs. Elle s’arrêta devant un homme d’affaires absorbé par son ordinateur portable, lui offrit un sourire éclatant et lui tendit sa peluche comme un trésor. L’homme ne la vit pas. Ses yeux couraient frénétiquement sur un tableau de chiffres, comme s’il tentait de rattraper une vie qui lui échappait.

Sans se décourager, la fillette se tourna vers sa voisine de rangée.
« Regarde, le monsieur dans le champ là-bas a un grand chapeau », chuchota-t-elle en pointant la fenêtre du doigt.
La jeune femme, casque vissé sur les oreilles, ne broncha pas. Son regard restait rivé sur une vidéo au rythme effréné. Pas un sursaut, pas un sourire. Un mur invisible, froid, infranchissable, semblait s’élever entre l’enfant et les adultes.

Elle tenta encore. Sa peluche glissa de ses mains et tomba aux pieds d’un adolescent. Rien. Le garçon continuait de faire glisser son pouce sur l’écran de son smartphone avec une régularité hypnotique, comme s’il obéissait à un rituel.
Alors une sensation étrange envahit la fillette. Pas une colère. Une incompréhension profonde, poignante. Pourquoi personne ne la voyait-elle ? Pourquoi tous ces gens préféraient-ils regarder une petite boîte brillante plutôt que de se parler, de sourire, ou simplement de contempler le ciel à travers la vitre ?
Désemparée, elle rebroussa chemin et regagna sa place. Son père était là, lui aussi, le visage éclairé par la lueur de son téléphone. Elle lui tira doucement la manche.
« Papa… pourquoi sont-ils tous endormis les yeux ouverts ? »

Son père détacha péniblement son regard du fil d’actualités qui défilait sous son pouce. Il hésita, lui tapota la tête du bout des doigts, puis murmura :
« C’est bien, ma chérie… Mange tes gâteaux, d’accord ? »
Et ses yeux replongèrent aussitôt dans la lumière de l’écran.
Alors, lentement, la petite fille posa son doudou sur le siège. Ses mains s’emparèrent de la tablette posée sur la tablette rabattable. Son index fit glisser le verrou d’accueil. Une lueur bleutée supplémentaire vint éclairer son visage, étouffant la dernière étincelle d’humanité qui animait encore le wagon.
Mais la nuit la plus sombre n’éteint jamais la plus petite des étincelles. Le monde attend, patient, que les enfants relèvent les yeux.

Par Momo
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